La bombe
Certains souvenirs restent enfouis pendant des décennies avant de refaire surface, telle une bombe.
Je suis assise en tailleur, sur un tapis en mousse. Nous sommes une quinzaine de femmes dans cette grange réaménagée en salle de cours. J’entends la voix douce de Séléna, notre enseignante. Je suis venue pratiquer le yoga du Cachemire. C’est sans doute le yoga le plus contemplatif. Pour quelqu’un qui a besoin de bouger son corps, c’est un supplice. Si j’avais su…
Comme j’ai payé d’avance et que j’ai réussi à passer les deux premières journées, je décide de me fondre dans le groupe. Ce groupe de femmes est franchement sympathique. Âges, milieux, métiers, tout est varié et comble ma curiosité. Je me rapproche assez vite de Val et Corine car nous nous retrouvons à la pause clope. Les fumeurs sont décidément de moins en moins nombreux mais, comme j’ai toujours eu un faible pour les minorités, je reste solidaire. Le gîte où nous logeons est tout aussi charmant, la nourriture saine et délicieuse ; le seul hic, ce sont les toilettes sèches. Je ne suis pas encore adepte du concept.
Après le déjeuner, certaines partent se balader dans les chemins alentours, d’autres lisent ou font la sieste. J’ai choisi le groupe B. Même si j’ai du mal à poser mon attention sur ma lecture, je fais semblant et reste avec les autres. J’ai tendance à m’isoler facilement ces derniers temps et je sais que ce n’est pas une bonne chose.
— Comment ça se passe pour toi, pas trop surprise ? me demande Séléna.
— J’avais envie de partir en courant hier mais maintenant ça va, je réponds avec ironie.
— Tu ne vas pas te balader avec les autres ?
— Non, je connais déjà bien l’Ardèche.
Je lui raconte que j’ai atterri dans la région à l’âge de dix ans et ce fut épique. Une maison sans confort, sans toilettes, sans salle de bain et j’ai subi tout ça de plein fouet, sans préliminaire. Je n’en garde pas un bon souvenir. L’adolescence passant par-là n’a sûrement rien arrangé. Et quand je me suis mise en quête, il y a quelques semaines, d’un stage de yoga pour changer d’air, j’ai constaté que l’Ardèche était la destination de prédilection de tous les yogis, ce qui m’a doucement fait sourire. Ma sœur, ma mère et mon frère y vivent encore alors je l’ai pris comme un signe. J’en profiterai pour voir ma sœur après le stage. Dans une semaine, c’est mon anniversaire ; c’est l’occasion de fêter ça avec elle, ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vues. Séléna, avec délicatesse, me demande alors si je ne verrai que ma sœur. Je lui réponds, souriante, que dans ma famille, c’est compliqué. Avec mon frère, entre autres, on ne se parle plus depuis des années.
Sauvée par le gong du prochain cours, je file me mettre en tenue. Me revoilà sur le tapis, assise en tailleur, parmi les autres femmes. Je me sens plus à l’aise dans cette position à présent et je me dis que ma pratique du yoga de ces dernières années m’est bien utile. Nous restons longtemps dans la même position et souvent les douleurs apparaissent dans le dos, les hanches, les genoux. J’arrive à poser mon attention plus longtemps, à ne pas décrocher de la séance, en tournant parfois en dérision certaines phrases comme : « Sentez-vous l’espace entre vos sourcils ? » Et là, j’espère qu’il y a encore un espace, sinon ça doit être affreux !
Au bout d’un certain temps, je ne saurais dire combien précisément, nous entrons dans une sorte de semi-conscience. Brutalement, une image apparaît, sortie de nulle part ou plutôt si, de mon subconscient. Je vois mon frère jouer avec moi, il met son sexe dans ma bouche. Il me semble que j’ai quatre ans et lui, huit. Il rit et moi, je ne comprends pas pourquoi. Mais j’ai l’impression que je n’ai pas mon mot à dire, qu’il m’enlève la parole, littéralement. Je suis submergée par l’émotion, des larmes coulent sur mes joues et je retiens mes sanglots. Je ne veux pas déranger le cours. Je ne veux surtout pas perturber les autres. Je ne peux pas sortir. Je me raisonne. Je me dis : mets ça de côté, tu y penseras plus tard. De toute façon, tu ne risques pas de l’oublier ! Je me mouche le plus discrètement possible et je tiens bon jusqu’à la fin de la pratique, concentrée sur ma respiration.
Pendant les jours qui ont suivi le stage, un rythme nouveau s’est installé en moi car le yoga du Cachemire nous apprend la lenteur, la décomposition du geste, la redécouverte de chaque instant. Après avoir passé une soirée avec ma sœur, je suis rentrée à Paris en passant par les petites routes, j’ai pris mon temps, regardé les arbres, la campagne. Je m’arrêtais souvent pour profiter, peut-être aussi pour digérer… Rien ne m’attendait dans la capitale. Un mois après, j’avais rendez-vous avec mon psychanalyste. Je lui ai parlé de l’événement, de cette révélation. « Vous ne saurez jamais si c’est vrai de toute façon, mieux vaut oublier ! » a été sa seule réponse. J’étais abasourdie. J’ai payé la séance et je suis partie. Bien obéissante, bien élevée, bien polie.
Ma sœur est décédée quelques mois après ce stage. J’ai sombré. Colère. Chagrin. Naufrage. Mais l’image était toujours là. Je faisais des cauchemars, je traînais ce fardeau. Pourtant je croyais avoir déjà largement mon lot de blessures, d’insultes et d’humiliations, particulièrement avec mon frère. Je sais depuis longtemps qu’il fait partie de ces hommes qui vous flattent pour mieux vous rabaisser ensuite.
Au bout de trois ans, je n’en pouvais plus de porter ce poids, j’ai décidé de consulter un hypnothérapeute, sans savoir ce qui m'attendait. J’espérais peut-être me débarrasser plus vite de cette horreur qui me grignotait de l’intérieur. Cet homme, à l’allure de Goliath en peluche, m’écoutait depuis une heure et je me disais intérieurement : tu n’as toujours pas parlé de la raison pour laquelle tu es là, tu vas payer 90 € pour rien ?! Alors j’ai lâché la bombe. Il l’a prise dans ses mains et l’a jetée loin de moi. Petit à petit, je me suis sentie mieux. Mais je n’en ai parlé à personne. Ni à mes amis, ni à ma famille. Je voulais sans doute épargner ma mère qui avait perdu sa fille aînée. Discuter avec mon frère n’était pas envisageable ; lors de notre dernier affrontement, j’ai compris que ma parole ne comptait pas. Je ne valais rien. Je ne voulais pas être encore celle qui fout le bordel dans cette famille, celle que l’on pointe du doigt.
Et puis j’ai assisté, comme tout le monde, aux vagues d’indignation sur les réseaux sociaux, à toutes ces affaires qui surgissent, jour après jour, à propos de l’inceste. Je me suis demandée : ça fait combien d’années que tu te caches, que tu te coupes du monde ? Que tu portes le poids de la honte et l’angoisse de la mort ? Et si tu écrivais pour te retrouver ?