Le miroir aux alouettes
J’ai rêvé de me faire greffer un sourire. La mélancolie est gravée sur mon visage quand je ne souris pas. Avec mes paupières qui tombent vers le bas, j’ai des yeux de Cocker. C’est comme ça depuis toujours. Heureusement, on a inventé le mascara. De loin, ça fait son effet. Mais pas totalement. Dans le regard de mes interlocuteurs, je vois leur inquiétude. J’entends parfois leur doute légitime : « Ça va ? » Rien à faire. Quand j’écoute, je suis concentrée. Le sourire n’est pas au programme.
Combien de fois ai-je entendu : « Souris et la vie te sourira ! » J’aimerais bien. Mais quand je souris, j’ai l’impression de faire une grimace. J’envie les gens qui sourient de toutes leurs dents, comme les chevaux.
Ma sœur avait ce sourire-là.
Nous étions opposées sur bien des points, physiques également. Ça nous amusait de dire que nous avions hérité de l’inverse de nos parents. C’était devenu une blague quand je la présentais à des proches : « Salut, je te présente ma sœur ! » Personne ne nous croyait ! Blonde (fausse) aux yeux bleus. Brune aux yeux verts.
Elle a toujours été d’un grand soutien. Au départ, c’était même mon chevalier avec un bouclier.
Elle m’a regardée grandir, même si elle commençait déjà sa vie de femme, en couple. Ce que je voyais de loin ne me donnait pas vraiment envie d’ailleurs.
C’est ça, l’amour ?
Cette année-là, ma professeure de théâtre m’avait confié des textes d’Obaldia et de Dubillard. Tout en repassant du linge sur la terrasse de la maison, ma sœur me faisait réciter par cœur, puis répéter mes premières scènes. Elle riait de me voir inventer un personnage autour du texte.
Elle était ma première fan.
Elle était bon public.
Ça m’a aidée, encouragée, sauvée.
Tellement.
Puis la chanson a pris toute la place. Elle écoutait les cassettes que je lui envoyais : les reprises, les maquettes, quand j’ai commencé à écrire mes propres textes. Elle avait mis mon portrait dans son salon. Pas mon préféré, mais peut-être celui qui, pour elle, représentait le mieux ce que j’étais.
Nous n’avions définitivement pas les mêmes goûts.
Je suis partie vivre au Québec. On s’écrivait de plus en plus, par mail. Comme j’étais en couple à ce moment-là, elle a commencé à me confier ses désillusions sur sa propre vie de femme, sa difficulté à être une mère à la hauteur. À la hauteur de quoi ?
Finalement, je suis rentrée à Paris. J’ai bifurqué vers l’humour et elle était à nouveau là. Plus que présente. Elle suivait tout. Les radios. Les télés. Les scènes.
Je comprenais, de loin, que dans sa vie, tout était de plus en plus compliqué. La maladie faisait son chemin et elle ne souriait plus depuis longtemps.
Un jour, le diagnostic a été prononcé : bipolarité.
J’étais obligée d’en faire une blague. C’était devenu mon métier. Mon salut.
« Bipolaire ? Pourquoi pas tri-équatoriale ?! »
Je ne voulais pas voir la réalité. C’était quoi, cette maladie ?!
Quand j’ai voulu la sauver à mon tour, son mari m’a fait barrage. Elle me cachait aussi beaucoup de choses que j’ai découvertes plus tard.
Les dernières années, je l’ai accompagnée dans sa maladie, ses peurs, ses désespoirs, ses respirations, ses sursauts, ses décisions, ses choix, comme j’ai pu et quand elle me l’a permis.
Ma sœur n’est plus là aujourd’hui. Son sourire me manque. Elle me manque.