Il arrive un moment où on pourrait croire que notre vie n’est qu’une succession de rendez-vous manqués.
J’étais la troisième de la fratrie. Ma sœur fréquentait déjà le conservatoire depuis quatre ans et suivait des cours de piano. Mon frère avait commencé l’accordéon. Je me souviens de l’instrument dans la maison, mais guère de la passion avec laquelle il en jouait. Quand vint mon tour d’entrer au conservatoire, je choisis la guitare. Entre les cours de solfège et les premières caresses sur les cordes en nylon, je n’eus pas le temps de découvrir ma préférence. Mes parents avaient décidé de déménager suffisamment loin pour que je n’ai plus accès à mes cours de musicienne en herbe. La petite guitare est restée dans sa housse avec mon rêve dedans, tué dans l’œuf.
Ce changement d’adresse me permit d’échapper également au cours de catéchisme et ça, ça ne m’a pas manqué. D’autant qu’à l’époque je vouais un amour inconditionnel à mon oncle qui s’était converti au bouddhisme. Il s’appelait Noël. A-t-il voulu faire un pied de nez à son prénom ? Cet homme est venu vivre quelque temps avec nous, pour mon plus grand bonheur. Il avait décidé d’arrêter de voyager pour trouver un lieu où devenir berger. Il n’habitait pas dans notre pavillon situé à côté du restaurant de mes parents mais dans la nature alentour. Il m’a appris à surveiller les poules d’eau pour leur chiper leurs œufs. Il avait de longs moments de méditation. Je pouvais rester près de lui sans parler, fascinée par son immobilité. Il ne fumait pas que des cigarettes et plantait lui-même son cannabis. J’étais collée à lui comme de la glue. Il m’appelait son « bouddha », pourtant Bouddha ne suce pas son pouce mais j’avais un ventre aussi rond que les statuettes le représentant. Puis, à peine deux ans plus tard, Noël est mort dans un accident de la route. C’est ma sœur qui me l’a annoncé. Elle m’a pris dans ses bras, elle pleurait aussi fort que moi. J’ai continué d’aller dans la nature, je me suis construit une cabane dans le grand saule pleureur. Je pouvais passer des journées entières, et même parfois des nuits, à manger des yaourts et des œufs de poules d’eau sans que personne ne s’en rende compte, cachée dans cet arbre avec mon chagrin.
Noël a été enterré comme un catholique. J’étais en colère après toute ma famille qui ne respectait pas ses croyances. Mon père m’a enfermé dans le coffre de la voiture à la sortie de l’église pour que je ne fasse pas de scandale au cimetière. Ce jour-là, je me suis jurée de ne jamais croire en aucune religion.
J’ai appris la guitare bien plus tard pour composer des chansons et m’accompagner sur scène mais mon allergie à toute forme de croyance est restée intacte. Petit à petit, je me suis aperçue que j’avais gardé en moi ce que Noël avait semé. Je suis partie en Inde en espérant trouver des réponses. J’ai commencé à lire l’histoire de Siddhartha. J’ai rencontré des bouddhistes sur ma route. J’étais souvent déçue, certaine qu’un bouddhiste était un être idéal, comme l’était mon oncle dans mon souvenir de petite fille. Un ami m’a offert « Conversations avec Dieu » mais ce n’était pas encore le moment pour moi. La colère de la petite fille était toujours là. J’ai été vers la psychanalyse pour déposer mes deuils, vers le yoga pour assouplir mon corps, vers le lâcher-prise pour apaiser mes peurs. Je cherchais sans vraiment chercher. Les réponses semblaient toujours se dérober. Et puis la vie, qui aime les détours, me ramenait toujours vers la numérologie. Elle m’a toujours attirée. Pourtant, je la regardais du coin de l’œil. Je restais en surface, étudiant différentes écoles sans savoir laquelle choisir, ni laquelle croire. Le dilemme revenait inlassablement. Dans le langage des nombres, je retrouvais les mêmes questions : l’incarnation, le karma, l’héritage, la mission sur terre, les étapes à franchir, la connaissance de soi. En relisant les quatre vérités du bouddhisme, je me suis aperçue que j’étais sur le chemin depuis longtemps. Mon rejet originel m’avait laissé dans l’ignorance. Il m’a fallu traverser un grand désert et dans cette solitude profonde, chercher où je m’étais égarée.
Dans les nombres ou dans les astres, la quête n’a pas de fin. Dans la vie non plus. Longtemps, j'ai cru que la petite guitare était restée seule dans sa housse et que Noël n’avait laissé qu’un grand vide. Aujourd'hui, je sais que ni les rêves ni les graines ne meurent aussi facilement.