Prière de ne pas déranger
Impossible de savoir où je marche. Les ronces et les orties me griffent les jambes. La terre est molle, boueuse à certains endroits. Mais si je regarde mes pieds, je ne peux plus éviter les fines branches qui fouettent mes bras. Depuis quand suis-je dans ce marécage ? Où ai-je mis mon manteau ? J’appelle à l’aide mais personne ne m’entend. Qui peut savoir que je suis là ? Je n’ai rien dit. C’est ma faute, après tout. Mais qui est prêt à écouter ?
Et voilà l’orage. Encore un. Je vais avoir du mal à avancer. Il faudrait que je trouve un endroit où m'abriter. Mais j'aime la pluie. J'aime sentir l'eau couler sur mon visage. Elle me donne l'impression d'être vivante. Le grondement du ciel couvre ma colère souterraine. Alors je cours, je ris, je danse, je me moque d’être pleine de terre, sale et dégueulasse. Je glisse, je tombe. Ça y est, j’ai touché le fond, j’ai mal. Les larmes chaudes se mêlent à la pluie froide. Comme ça personne ne les verra. Je reste là, assise dans la fange. Je regarde ma blessure qui saigne. C’est tout mon corps qui saigne. J’attends une éclaircie. C'est si joli quand la lumière perce enfin les nuages. Mais elle ne vient pas alors je me relève et je continue de marcher. J’aperçois une cascade. Est-ce que je rêve ? Je me jette dedans et je me lave. Je frotte jusqu'à en avoir mal, comme si l'eau pouvait laver ce qui ne se voit pas. Je plonge et reste un moment sous l’eau. Si je reste assez longtemps, je pourrais disparaître. Mais mon besoin de respirer est plus fort que mes idées noires, je sors trempée jusqu’aux os, tremblante, ruisselante, mais grandie. Je me surprends à sourire. Mon manteau est là. Mon long manteau lourd de honte. Je le ramasse et je repars. Comme toujours.
Je ne sais jamais quand l’orage arrive, encore moins pour quelle raison. Si personne n’a semé de cailloux sur le chemin, j’ai, pour ma part, laissé au fil du temps quelques balises pour ne pas me perdre tout à fait.
Les souvenirs sont souvent abstraits comme les rêves. Creuser dans sa mémoire, fouiller dans le passé, plonger dans le néant, même sur un divan n’apporte pas toujours de réponses. Impossible de recoller les morceaux du puzzle, une pièce manque obstinément à l’appel. Alors j’abandonne et je supporte le chaos. J’espère l’apprivoiser. C’est risible.
Je peux rester longtemps dans ce marécage car au dehors, presque personne ne veut être dérangé. Et le silence tue. Je sais que je ne suis pas seule dans ce tumulte. Nous sommes nombreux à nous battre contre les ombres et à chercher une sortie.
Dire, crier sa douleur, c'est faire reconnaître sa blessure au monde.
Nommer son bourreau, c'est reprendre possession de son corps.
Décrire ce qu'il a fait, c'est remettre la honte à sa juste place.
Alors seulement on peut s’émerveiller devant un pétale de rose, écouter la pluie, respirer sans avoir peur.
La parole ne répare pas tout. Mais elle ouvre enfin un chemin hors du marécage.