Quand j’ai refermé l’autobiographie de Juliette Gréco, une idée folle s’est imposée : écrire sa vie au théâtre.
"C’est une héroïne ! Tout le monde doit le savoir !" Alors je me suis attelée à lire tout ce qui la concernait, bien sûr toutes les biographies mais aussi celles de ses contemporains qui l’ont croisée ou qui ont vécu dans les mêmes années : des acteurs, des écrivains, et même l’ouvreuse de l’Olympia. J’ai exploré le Paris de l’après-guerre jusqu’aux années 70, pour m’imprégner de cette époque étrangère à la mienne, avec son histoire et ses bouleversements sociaux. J’ai étudié la dramaturgie, refait mes classes mais cette fois avec bonheur. Redécouvrir les grands classiques du cinéma, il y a pire comme devoir à faire ! Certains livres m’ont donné des promesses, d’autres des réponses, des chemins, des pistes et du courage avec toujours l’envie d’écrire cette vie fascinante. J’ai établi des plans, j’ai plongé dans le grand bain, j’ai recommencé, j’ai présenté et finalement je devais recommencer encore et encore. Les doutes m’ont attrapée dans leur filet, écrasée sous leurs poids, la petite voix est revenue en écho : "Ecrire ?! Toi ?! Mais tu n’as jamais écrit ! Tu es complètement irresponsable, ça ne s’improvise pas !" Après des centaines de scènes jetées, six étés passés à Paris quand d’autres avaient les pieds en éventail au bord de la piscine, et tant de fatigue accumulée, je me suis parfois écroulée, écrasée par la solitude et la frustration. Si le chemin s’est révélé plus long et plus rude que prévu, chaque "non" reçu, chaque porte fermée, n’a pas endurci ma carapace mais l’a fragilisée. Comme une tortue abîmée par les tempêtes, isolée au fond du jardin, je me suis parfois retrouvée à découvert. L’ego a mal, les pansements se décollent, les blessures anciennes prêtes à ressurgir. Mais derrière la douleur, persiste une conviction : cette histoire vaut d’être racontée.
Au fond, chaque obstacle, chaque doute, chaque été sacrifié n’a pas été vain. Tout cela m’a donné une matière précieuse : une connaissance intime de Juliette Gréco, mais aussi une meilleure connaissance de moi-même. C’est sans doute cela, écrire : avancer à tâtons, se perdre, se relever, et finalement trouver une voix – la sienne autant que celle des autres. Je vois ce chemin comme une initiation. Je me sens à ma place, portée par cette nécessité intérieure. Juliette Gréco m’a offert un cadeau inestimable : le courage d’oser écrire, de croire qu’une histoire peut changer un regard, réveiller une mémoire, susciter une émotion. Alors, même si la route est longue, même si parfois le découragement rôde, je sais pourquoi je continue : pour que son éclat traverse le temps, pour que son audace inspire encore, pour que son histoire – et un peu de la mienne – trouvent leur place sur une scène.