Mon prénom mystérieux Annadré

Mon prénom, ce mystérieux

Pendant longtemps, quand je rencontrais quelqu’un, il y avait une question qui finissait toujours par arriver : " Annadré, c’est ton vrai prénom ? " Je me sentais alors un peu coincée. Avais-je le temps d’expliquer ? Fallait-il me justifier ? Et puis venait généralement la deuxième : "Mais c’est de quelle origine ?" Là, j’étais encore plus démunie. Il fallait donc avoir une origine pour avoir le droit à un prénom différent ? Ces questions sont sans doute très françaises. Ce besoin de savoir d’où vient l’autre, à quelle histoire il appartient, de pouvoir le ranger quelque part. Quand je vivais au Québec ou lorsque je travaillais avec des musiciens cubains, mon prénom ne suscitait pas ces interrogations. Annadré était simplement mon prénom. Personne ne semblait avoir besoin de savoir pourquoi.

Pourtant, le rapport compliqué que j’entretenais avec mon prénom ne datait pas d’hier. Vers cinq ou six ans, j’avais déjà décidé que je changerais de prénom. Je cherchais, j’essayais, je changeais chaque année. Ça faisait rire mon oncle qui, chaque été, me demandait, à la façon de Jacques Martin dans L’École des fans (pour ceux qui ont la référence) : " Alors, comment tu t’appelles cette fois ? "

Comme je voulais déjà être artiste, cette fantaisie ne préoccupait personne. Mon prénom d’origine n’était ni laid ni incongru. Et puis, de toute façon, on m’affublait le plus souvent de surnoms plutôt ridicules. Je n’ai jamais aimé les surnoms. Pourquoi donner un prénom pour ensuite le cisailler dans tous les sens ? J’avais l’impression qu’on raccourcissait les gens, qu’on leur retirait quelque chose. Je ne comprenais pas pourquoi déformer le nom de quelqu’un sous entendait une preuve d’affection.

À treize ans, j’ai enfin trouvé. Je venais de terminer un roman dont l’héroïne s’appelait Anna et, pendant quelques jours, j’ai cru avoir découvert celle que je voulais être. Mais je n’allais quand même pas faire les choses comme tout le monde. J’ai donc ajouté le prénom de mon grand-père, André, que j’aimais tant. Anna et André sont devenus Annadré. J’annonçais fièrement à tout le monde : "Je m’appelle Annadré ! " Et quiconque s’obstinait à m’appeler autrement n’obtenait aucune réponse. Ma famille s’est finalement pliée à l’exercice assez facilement, même si Annadré est rapidement devenu Anna. Pour la plupart de mes amis également.

A 21 ans, j’ai déposé Annadré sur les papiers officiels. Mais ce n’était qu’un nom de notoriété : changer de prénom était difficile à l'époque. Et comme il était peu commun, il se retrouvait plus souvent à la place de mon nom de famille que de mon prénom. Il m’a fallu attendre longtemps pour réussir à le remettre à la bonne place sur tous mes papiers. Ça peut paraître dérisoire. Pour moi, ça ne l’était pas. J’avais choisi mon prénom. Il fallait encore que le monde accepte de le mettre au bon endroit.

Aujourd’hui, on ne me demande plus si c’est mon vrai prénom. On me dit plutôt : "C’est joli, c’est original." Et je réponds d’un sourire. Je me suis longtemps demandé pourquoi cette histoire de prénom avait pris autant de place dans ma vie. Pourquoi, enfant, avais-je éprouvé ce besoin si fort de devenir quelqu’un d’autre ? Pourquoi, à treize ans, cette certitude qu’Anna, puis Annadré, me conviendraient mieux que le prénom qu’on m’avait donné ? On peut bien sûr voir dans le choix d’un prénom une manière de se réapproprier son identité. De choisir celle que l’on veut montrer, celle que l’on veut devenir. Un prénom, c’est comme faire "peau neuve". C’est peut-être aussi une façon de déposer l’ancienne. Celle qui nous ramène à un sentiment de gêne, à un rôle qu’on nous a attribué, à une enfance dont on voudrait s’éloigner sans vraiment savoir pourquoi. Aujourd’hui, peut-être ou enfin, je commence à comprendre. La petite fille que j’étais ne cherchait pas seulement un autre prénom. Elle cherchait une autre vie. Elle voulait effacer une enfance dévastée par la violence. Quelque chose en elle avait déjà compris qu’il fallait partir.

Ce que j’ignorais, en revanche, c’est que s’inventer un prénom ne facilite pas forcément la vie. Pour quelqu’un qui cherche la reconnaissance, je me suis plutôt bien compliqué la tâche. Mais je ne regrette rien. J’assume pleinement ma différence. Je me suis réconciliée avec moi-même. Je t’aime, mon prénom. Je t’aime, ma vie.

PS : Je ne donne pas ici mon prénom de naissance, par égard pour les autres femmes qui le portent et qui n’ont rien à voir avec mon histoire.

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